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Les 24 et 25 novembre a eu lieu à la Réunion la première édition de NxSE, le Forum International de la Transformation Numérique, créé à l’initiative de Digital Réunion. Rencontre avec Philippe Arnaud, président de Digital Réunion et coorganisateur du NxSE, interviewé par Samir Abdelkrim et Héloise LeBrun-Brocail.
Pourquoi avoir organisé le NxSE à la Réunion cette année ? Quels en sont les objectifs ? Quel est le positionnement de cet événement, notamment par rapport à l’Afrique ?

NxSE est un événement centré sur les problématiques de développement de l’Afrique. Ce positionnement est lié à notre position de pivot culturel et commercial.

Si on retrace l’Histoire de la Réunion, on se rend compte que l’Île Maurice, Madagascar, l’Afrique et la Réunion entretenaient d’étroites relations et commerçaient beaucoup ensemble. Lorsque l’Île Maurice est devenue britannique, des raisons politiques nous ont un peu éloignés et on fait de nous des îles certes sœurs, de par leur proximité géographique, mais au destin peu lié du fait de systèmes économiques différents et d’une langue différente.

Aujourd’hui, la Réunion est un peu à la croisée des chemins : tous les ingrédients qui font l’identité de la République française et qui permettent de faire fonctionner un pays, comme l’éducation, l’accès à l’eau, l’électricité, etc. nous sont parvenus. Nous avons passé une sorte d’étape de maturité qu’il s’agit maintenant d’approfondir et de dépasser.

La Réunion est aujourd’hui à la croisée des chemins : nous avons passé une sorte d’étape de maturité qu’il s’agit maintenant d’approfondir et de dépasser.

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Et cette étape, c’est grâce au numérique que ça s’est réalisé ?

C’est avant tout grâce à la départementalisation, qui a permis à la Réunion de sortir de son statut de « colonie ». Mais c’est aussi fortement lié à la prise de conscience de l’africanité de la Réunion, qui à mon sens arrive un peu tardivement : il serait absurde de concevoir un futur de l’île déconnecté de ce que l’Afrique est en train de devenir. Nous en faisons partie intégrante, et avons donc tout intérêt à participer à la croissance du continent. C’est ce que nous faisons maintenant depuis quelques années.
A quand remonte cette prise de conscience de l’africanité de la Réunion ?

C’est finalement quelque chose que nous avons toujours eu en nous, mais qui était passé au second plan pour les raisons historiques et politiques que je mentionnais tout à l’heure.

La Réunion et l’Afrique ont toujours eu de fortes relations culturelles. Nous avons même des relations de ville à ville avec l’Afrique du Sud, avec par exemple des échanges entre le Cap et Durban. Il s’agit désormais de faire évoluer ces relations culturelles en relations commerciales et business.
Quel est aujourd’hui le nouveau regard que la Réunion porte sur l’Afrique ? L’objectif de NxSE est-il de permettre à la Réunion de se projeter sur l’Afrique, ou que l’Afrique vienne innover sur l’île ?

Nous sommes dans la même équipe, pas à côté. Les apports sont donc mutuels et bilatéraux.

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Vous n’auriez aucun problème à dire que vous êtes le 55ème état africain ?

La Réunion reste bien sûr avant tout un département français, sans aucune velléité d’indépendance. Être une terre européenne est véritablement un atout, et nous appartenons aux régions ultrapériphériques, au même titre que Les Açores par exemple, qui sont à la fois une terre européenne, et une terre africaine, et ont un peu comme nous ce sentiment d’être certes une terre européenne, mais également rattachée à un autre continent.

Nos entreprises, nos jeunes, se sentent concernés par ce qu’il se passe à nos portes et donc par l’Afrique. Des liens naturels se sont établis entre les gens, que ce soit pour le commerce ou pour les études. Beaucoup de Réunionnais vont par exemple étudier au Cap ou à Durban, ne serait-ce que pour apprendre l’anglais. Beaucoup de malgaches ou de mauriciens viennent également étudier à la Réunion. Mais ces relations restent bien souvent cantonnées aux domaines culturels et éducatifs.

Il s’agit désormais de passer à un stade plus important, à l’établissement de véritables relations commerciales. L’industrie a véritablement ouvert la voie, car les industriels de la Réunion se sont intéressés très tôt à l’Afrique et notamment à l’Afrique de l’Est, soit via des joint ventures, soit via des investissements.

Le numérique va permettre d’accélérer ce mouvement. Nous sommes véritablement réliés numériquement à l’Afrique : tous les câbles numériques qui arrivent à la Réunion passent par là, l’un nous vient de Durban, l’autre de la côte Tanzanienne.

La densification des liaisons aériennes a aussi fortement impacté ces relations. Depuis quelques semaines, nous avons trois vols par semaine vers Johannesburg, contre deux vols auparavant. Nous souhaiterions également la mise en place de vols directs vers Le Cap, au moins pendant la saison touristiques.

Ces liens physiques sont extrêmement importants, car les humains continuent de jouer un rôle essentiel dans les métiers de services, en dépit de l’existence du numérique.

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Quel était le message de cette conférence, et quels ont été les temps forts selon toi ?

Le premier message était le suivant : nous avons autant à apprendre de l’Afrique que l’Afrique a à apprendre de nous, de ce que nous faisons ici modestement à la Réunion.

NxSE a été conçu comme un temps de partage et de retours d’expériences de terrain. Beaucoup d’entreprises africaines de très haut niveau et très en avance sur leur coeur de métier, même par rapport à des entreprises européennes, étaient présentes. C’est très net sur ce qui touche à la bancarisation. Des startups d’Ethiopie ont présenté des choses formidables, qui rappellent ce qu’ont fait les kenyans avec M-Pesa. De manière plus générale, les exemples comme ne manquent pas en Afrique, et ce sont aujourd’hui les banques françaises et européennes qui apprennent de notre continent, non seulement d’un point de vue technologique, mais aussi d’un point de vue business, sur la façon d’engager des clients autour d’une offre et d’un produit.

La problématique de la formation se pose alors, car ce sont des métiers très consommateurs de compétences et de travailleurs hautement qualifiés. Plusieurs conférences de NxSE ont porté sur cette thématique.

NxSE a été conçu comme un temps de partage et de retours d’expériences de terrain.

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Est ce que tu as des exemples de startups de la Réunion qui ont exprimé le besoin ou ont même fait le pas d’aller en Afrique, que ce soit l’Afrique de l’Est ou l’Afrique australe, ou qui en tout cas te disent qu’elles veulent démultiplier leurs marchés et aller en Afrique ?

C’est justement l’existence d’exemples d’entreprises réunionnaises qui ont du succès en Afrique, dans le numérique, qui a provoqué notre prise de conscience des potentialités business de l’Afrique, et qui nous a incités à vouloir généraliser l’expérience.

L’entreprise Willow, adhérente à Digital Réunion, a par exemple développé un logiciel back office de gestion de boutiques destiné aux franchisés gérant des boutiques Nespresso. Ce logiciel est concurrent à celui déjà disponible dans le package destiné aux franchisés proposé par Nespresso, qui est très cher. Ce logiciel a été développé ici, et est désormais proposé en Afrique de l’Ouest, du Kenya au Sénégal. Ils ambitionnent également de se développer en Afrique et au Moyen-Orient.
Cet exemple montre bien comment, sur la base du petit marché qu’est le marché réunionnais, il est possible d’expérimenter des solutions, et de les développer ensuite en Afrique, où se trouvent des acheteurs extrêmement solvables sur leur capacité à acquérir de la technologie. Ce qui se fait ici à petite échelle peut véritablement être reproduit de manière industrielle et avec succès dans des marchés finalement assez proches.
Sur la base du petit marché qu’est le marché réunionnais, il est possible d’expérimenter des solutions, et de les développer ensuite en Afrique. Ce qui se fait ici à petite échelle peut véritablement être reproduit de manière industrielle et avec succès dans des marchés finalement assez proches.
Quels sont les points forts de la Réunion en termes d’innovation ? On entend beaucoup parler de la e-santé, est-ce l’un de vos domaines de prédilection ?
Notre premier atout est d’abord notre expérience en matière d’innovation : cela fait une quinzaine d’années que nous parlons d’innovation à la Réunion, et que nous mettons cela en pratique via des laboratoires ou des chercheurs, dans des cycles de plus en plus courts. Accompagner des projets, les faire maturer et recentrer les porteurs de projets sur l’essentiel fait donc véritablement partie de notre ADN.
La e-santé est effectivement l’un de nos domaines de prédilection, et nous a d’ailleurs permis d’être labellisés French Tech. Le premier device e-santé agréé par Apple, avant l’Apple Watch, a d’ailleurs été créé ici à la Réunion, aussi bien pour ce qui relève du hardware que du software. Il s’agit d’Oscult, premier échographe sur Ipad et donc portatif, créé par la société Oscadi. Ce projet a désormais deux ans, et il a été vendu ici à des vétérinaires qui l’expérimentent.

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